samedi 30 juin 2018

Gabriel et Thomas


"A quelque temps de là il coucha avec Thomas, son meilleur ami, amoureux et silencieux depuis des mois, qui prit tout ce que Gabriel lui donnait sans demander son reste. C'était moins compliqué ainsi. Il avait trouvé là la confirmation qu'il cherchait, et n'était pas tombé dans le vide verrouillé de son ventre, c'était déjà ça de gagné.

On devrait éviter de coucher avec son meilleur ami, c'est toujours la source de malentendus profonds. C'était la première fois pour Gabriel comme pour Thomas. Le décalage naquit non pas de leur inexpérience et de leur maladresse, d'ailleurs vite dissipées par la connaissance intime du terrain acquise par la force des choses, reste des interminables contemplations de l'enfance, mais des disparités d'investissement émotif, trop grandes pour dépasser l'aspect technique de leur étreinte. Thomas buvait Gabriel, s'en emplissait en silence, amoureux décidé à brûler ses vaisseaux, convaincu qu'une telle occasion ne se présenterait jamais plus, qu'il tenait là l'unique chance de passer ses lèvres sur ce grain de peau lumineux qui lui ôtait le sommeil depuis des mois (mais, empli de crainte, il se tint prudemment à l'écart de la cicatrice centrale de son ami); Gabriel, lui, ne retrouva dans leurs gestes aucun des accents puissants de l'amitié qui les liait; naïvement désappointé, il exagéra très légèrement son abandon sans même s'en apercevoir, et crut que le plaisir intense qu'ils se donnaient ainsi, dégagé des lourdeurs sentimentales, était une façon d'oubli profond de l'âme. C'était en fait la course à l'abîme mystérieux du corps qui commençait, ce qui n'est pas, tant s'en faut, la même chose."

Mathieu Riboulet, Le corps des anges, Paris, Gallimard, 2005, p. 57-58.


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